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    NANA BENZ



      LA VIE DES NANAS - BENZ

    En janvier 2002, Vlisco, groupe textile international et leader de la fabrication du pagne en Afrique, a célébré à Lomé le dynamisme des Nana-Benz, ses plus ferventes supportrices.

    Une occasion unique de rendre hommage à ces femmes qui, sans éducation scolaire, ont pu éviter le sort des trop nombreuses " chômeuses diplômées" et ont réussi à bâtir des empires qui connurent leur apogées dans les années 1960 - 1990.

    Mais les fondations les plus solides peuvent être ébranlées par les séismes des crises économiques, lorsque l'on dépends trop des fournisseurs occidentaux.

    L'après dévaluation a été dévastatrice pour le secteur du commerce d'importation dont ces entrepreneuses étaient les reines.

    Les Nana - Benz, célèbres revendeuse de pagnes et de tissus imprimés , ont fait de Lomé la capitale du tissu-pagne. Elles ont réussi à inscrire leur nom dans l'histoire commerciale du Togo. Elles ont été très riches et célèbres au cours des années 1960, 1970 et 1980

    Les "Nana - Benz" qui doivent leur surnom aux grosses cylindrées et marques allemandes Mercedes Benz ont été les premières à l'introduire au Togo, à un moment où l' Etat ne disposait pas encore de ces voitures dans son parc automobile.

    Patience Sanvi fut la toute première commerçante de pagnes à acheter une Mercedes Benz au Togo. Elle en possédait alors 2 et les prêtaient à l' Etat togolais pour visiteurs officiels.

    Les Nana - Nenz représentaient le " poumon" de l'économie nationale. Sur la côte ouest - africaine, elle étaient les principales distributrices de tissus - pagnes. Leur marché s'étendait dans d'autres pays enclavés tels que le Burkina Faso, le Mali, le Niger, le Tchad, surtout de la Cote d'Ivoire, du Nigeria et du Congo. Leurs affaires marchaient à merveille.

    Le Togo était alors la " Suisse de l' Afrique" entre 1976 et 1984 , au moins 40 pour cent des affaires commerciales au Togo, qui étaient dans le secteur informel, se trouvaient dans les mains des Nana Benz

    Les Nana Benz ont construit des maisons grandioses dans certains bidonvilles de la capitale, à titre d'exemple dans les années 1970 - 1980, elle érigeaient des villas de 20 ou 30 millions de F CFA; mais aujourd'hui, ce sont des maisons de 200 ou 300 millions de F CFA qu'ellles construisent.

    Elles ont investi dans l'éducation de leurs enfants, puis nourri, soigné et logé leurs époux.

    Bien qu'étant illettrées, ces femmes commerçantes voyageaient vers l'étrangers pour des affaires et forçaient les saluts spontanés des policiers en service.

    Mais peu à peu, elles ont perdu de leur fortune et de leur poids économiques. A l'origine de cette dégradation, les différentes récessions économique, la crise du pétrole, la dévaluation du franc CFA et surtout la découverte par les femmes des autres pays africains des secrets des Nana-Benz, qui se ravitaillaient aux Pays-Bas.

    Ces nouvelles venues ont découvert le circuit d'approvisionnement des grossistes togolaises, leur disputant du coup le monopole du commerce juteux qu'elles détenaient jusqu'alors.

    Les nouvelles concurrentes s'y ont aussitôt lancées à corps perdu. Elles ne s'approvisionnaient plus au Togo, mais directement aux Pays-Bas, principal pays fabricant des pagnes de qualité supérieur, également en Asie, Bali et en Inde.

    Mais leur véritable réussite a été de détruire la tradition commerciale transmise depuis des générations aux Nana-Benz. Leurs enfants et d'autres de la famille togolaise étendue, qui ont été envoyés à l'étrangers pour étudier, ont rejeté avec mépris le commercial familial.

    La nouvelle génération a trouvé bizarre le rituel quotidien de vendre des tissus dans des magasins, en comparaison au charme de travailler comme secrétaire auprès d'un ministre ou d'être le directeur d'un grand établissement financier.

    Les violents troubles pour une démocratie entre 1989 et 1993 ont affecté les privilèges politiques et économiques qui étaient accordés aux Nana Benz par le parti au pouvoir (RPT)

    En tant que géant commerciaux , elles ont joué un rôle prépondérant dans la politique nationale sous l'ancien régime du parti unique.

    Le président Eyadema leur a témoigné une reconnaissance méritée, en les nommant à des hauts fonctions dans l'aile féminine du RPT.

    Eyadema est toujours au pouvoir; mais les Nana Benz ont perdu leurs influence.

    Aujourd'hui, une nouvelle génération de revendeuses de pagnes, (Elles ont renoncé au surnom de "Nana Benz", la Mercedes étant devenue, selon elles une voiture d'une banalité affligeante) appelées Nanettes, tente de redorer le blason d'un mouvement jadis respecté. Cette génération se compose de filles et de petites filles de Nana Benz. Contrairement à leurs mères ou grand-mères, les nanettes ont, pour la plupart suivi de longues études et face aux difficultés de l'heure, ont dû changer de créneau en diversifiant leurs activités économiques.

    Outre le commerce de pagne, elles s'adonnent désormais à la vente d'autres produits de consommation et notamment à l'importation de véhicules.

    Nombre de ces Nanettes militent dans les formations politiques et certaines vont même jusqu'à financer des partis. Mais elle s'arrangent pour se pas se mettre en avant, dans un pays où la scène politique es instable. Par le passé, quelques Nana Benz ont eu des retours de bâton en aidant grassement des partis d'oppositions.

    Bien qu'affichant des cheveux grisonnants, les Nana Benz en passant le relais à leurs filles, vivent en général une retraite active ,gardant un œil dur leurs affaires.

    Leur plus belle revanche sur les soubresauts de l'économie, c'est d'être entrées dans l'histoire de l'Afrique de l'Ouest comme un des symboles les plus valeureux de la femme africaine: fière, courageuse, digne et indépendante.

    Les Nana Benz et l'euro

    Elles ont eu peur, pendant un moment, avec l'avènement de cette monnaie unique européenne. Elles se disaient que les prix allaient un peu augmenter lors du change de billet même si la parité reste fixe. Mais pour l'instant, tout va bien et leur souhait est qu'on ne leur annonce pas un jour une nouvelle dévaluation du franc CFA.



    LA FIN DES NANAS BENZ

    Leur heure de gloire appartient au passé. Aujourd'hui, les Nanas Benz qui imposent leur loi au grand marché de Lomé se comptent sur les doigts d'une main. Ce ne sont pas les concurrentes qui les ont chassées, ni la crise économique dont souffre le Togo, mais le temps. Le temps qui a eu raison d'une génération de femmes dynamiques et dotées d'un sens aigu des affaires. Mme Creppy est l'une de ces commerçantes qui sillonnaient la capitale togolaise à bord d'une Mercedes Benz. Perchée sur son estrade, au premier étage du marché, et drapée dans un magnifique boubou violets et bleus, elle explique comment elle a fait fortune en vendant des tissus. « C'était avant les indépendances. Une poignée de femmes, dont je faisais partie, s'est lancée dans le commerce des pagnes. En fait, nous les achetions aux grandes maisons de négoce, puis nous les revendions au marché », raconte cette femme de 70 ans.
    En fait, les Nanas Benz ont inventé le métier de grossiste, en refourguant leurs marchandises aux commerçantes d'Afrique de l'Ouest. Les Ghanéennes, les Ivoiriennes, les Béninoises : toutes se pressent autour des tissus chatoyants proposés par les Nanas Benz. Pourquoi les Loméennes ont-elles mieux réussi que leurs voisines ? « Parce que nous ne reculons pas devant le travail », affirme Mme Creppy, d'un ton sans réplique. Mme Lawson, une autre Nana Benz, elle-même fille de Nana Benz, se souvient de l'argument avancé par sa mère. « Elle me disait qu'il fallait faire des affaires pour être en mesure "d'affronter son mari", c'est-à-dire pour rester sa préférée au détriment des autres épouses », raconte la propriétaire des Entreprises Manatex.
    Mais une autre explication s'impose, d'ordre historique celle-là. Les pagnes qui ont fait la fortune des Nanas Benz sont les wax hollandais, à l'origine destinés à l'Indonésie. Les navires de la famille Van Vlissingen, qui a donné naissance à la Vlisco African Company (VAC), font escale au Ghana. À la fin du XIXe siècle, les Togolaises vont acheter les wax au port d'Accra. Ce sont elles qui ont lancé à Lomé la mode de ce pagne coloré, aux motifs obtenus grâce à une technique proche du batik indonésien. Le wax a immédiatement fait fureur auprès des Africaines, et les futures Nanas Benz ont su profiter de cet engouement.
    La famille Van Vlissingen aussi. Elle installe des entrepôts à Lomé, non loin du grand marché, dès la fin des années 1880. Pour peaufiner son réseau de distribution, l'entreprise néerlandaise signe une convention avec Unilever. Les Nanas Benz sont à l'époque leurs clientes exclusives. Elles font, pour leur part, quelques infidélités aux Néerlandais en achetant du textile anglais, à ABC Manchester notamment, mais aussi japonais.
    « On a gagné pas mal d'argent comme ça, poursuit Mme Creppy. Du coup, on avait envie d'avoir une voiture confortable et solide. Alors on a acheté des Benz. » Surtout, ces femmes, illettrées pour la plupart, originaires de petits villages, ont logiquement voulu afficher leur réussite. « Elles étaient très malignes. Elles souscrivaient des crédits auprès des fournisseurs et réalisaient d'importants bénéfices, qu'elles réinvestissaient en prêtant de l'argent à leurs clientes, raconte un connaisseur. C'est ainsi qu'elles ont rapidement fait fortune et acheté, outre leurs Mercedes rutilantes, des appartements à Paris ou à Lyon. » Dans les années 1960, le pouvoir des Nanas Benz est tel qu'elles vont jusqu'aux Pays-Bas conseiller les créateurs sur les motifs et les couleurs des pagnes... Elles fondent même un syndicat pour défendre leurs droits, auprès des autorités notamment, qui commencent à voir d'un mauvais oeil la montée en puissance de ces femmes.
    À cette époque, les Nanas Benz trônent toutes au premier étage du grand marché. « Aujourd'hui, nous sommes trop vieilles et trop fatiguées pour en monter les marches », se plaignent-elles. Sans compter que leurs minuscules boutiques aux estrades étroites, incapables d'accueillir plus d'une cliente, sont dépourvues de tout confort. Dans les années 1980, la plupart de ces commerçantes sont donc « descendues » pour s'installer dans des magasins climatisés ayant pignon sur rue.
    À 62 ans, Mme Lawson confie peu à peu à sa fille la gestion de la boutique. Esther, elle, ne s'est pas seulement formée sur le tas. Elle est allée en France étudier la gestion. Il est vrai que les Nanas Benz ou leurs successeurs ont tout intérêt à s'armer pour faire face à la concurrence chinoise. Après la crise économique des années 1990, qu'elles ont dû surmonter bon an mal an, et depuis la dévaluation du franc CFA, qui « a enfoncé le couteau un peu plus profond dans la plaie », les revendeuses de wax sont confrontées à une nouvelle concurrence, souvent déloyale. Ce qui fait dire à Mme Creppy, pourtant optimiste de nature : « Je plains vraiment la jeune génération. Elle n'a pas d'avenir dans les pagnes. C'en est véritablement fini des Nanas Benz et des Nénettes, leurs filles. »
    Pour illustrer ces craintes, Mme Lawson qui, comme toutes les femmes d'affaires, rechigne à chiffrer sa fortune, consent à confier qu'une journée de décembre lui rapportait autrefois 20 millions de F CFA (30 000 euros) alors qu'aujourd'hui elle doit se contenter d'un petit million... « Et ne parlons pas des impôts et des taxes qui nous asphyxient », ajoute la doyenne du premier étage.
    « Voilà trois ans environ que les Chinois ont fait leur entrée sur le marché en y déversant des copies conformes. Du moins visuellement, car la qualité n'est pas au rendez-vous, comme les femmes pourront le constater à leurs dépens dès la première lessive », explique Frédéric Feraille, de la Vlisco African Company. À ses côtés, deux pagnes. Pour un non-initié, ils se ressemblent comme deux gouttes d'eau. La différence ? Sur la bordure de l'un, on peut lire : « Véritable wax hollandais Vlisco » et sur l'autre : « Veritable Real Wax as Hollandais Vlisco ». « Il suffit à la Togolaise de voir les mots wax et Vlisco pour en déduire que la marchandise est bonne », regrette le directeur, qui réfléchit à une stratégie pour lutter contre ces contrefaçons.
    Devant une telle supercherie, les Nanas Benz tardent à réagir, perplexes devant ces « offres promotionnelles » qui abaissent le prix de la pièce à quelque 8 500 F CFA alors qu'elles vendent la même à 50 000 F CFA. En août dernier, l'Association des revendeuses professionnelles de pagnes présidée par Mme Creppy passe à l'action. Elle convainc Vlisco de s'associer à sa plainte. Les premières saisies sont enregistrées dès septembre. Les produits sont étiquetés « Printed by Vlisco in Holland », comme les wax authentiques. En contradiction avec les accords de Bangui, qui protègent les marques déposées à l'Organisation africaine de la propriété intellectuelle. « Vlisco n'a pas pour objectif d'avoir le monopole des pagnes. Mais nous dénonçons la contrefaçon », s'enhardit son directeur. En quelques années, la production chinoise a atteint 200 millions de yards, alors que Vlisco n'en fournit que 8 millions. « Et 99 % des pagnes chinois sont des copies de Vlisco », précise Frédéric Feraille. Les premiers procès se sont ouverts au tribunal de commerce de Lomé. À la barre des accusés : des Togolaises qui ont voulu saisir l'opportunité chinoise... tout comme les Nanas Benz, en leur temps, avaient profité de celle offerte par les Néerlandais.


     

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