Les
devoirs de Campaore et de la communauté internationale pour espérer débloquer
la situation togolaise.
Depuis mardi, Blaise
Campaore rencontre les protagonistes de la crise togolaise afin de faciliter la
recherche d’un compromis politique durable pour sortir le pays de
l’impasse. La tache n’est pas du tout facile pour le doyen des
chefs d’États de la région compte tenu de la complexité du problème
togolais. Pour espérer aboutir à quelque chose de substantiel et de positif, le
Président du Faso ne devrait pas ignorer deux choses essentielles.
1-
Se munir d’une bonne analyse de la situation
Blaise Campaore,
pour être un médiateur efficace dans la crise togolaise ne peut pas faire
l’économie d’une bonne analyse de cette crise, comme le font
certains pour diverses raisons. Nous sommes en effet convaincus qu’en
partant d’une fausse analyse, d’une analyse tronquée ou d’un
esprit réducteur qui veut que le confit soit présenté uniquement sous un
certain angle , on n’arrive à aucune solution ou alors à des solutions
biaisées qui conduisent à des impasses. Il convient donc de procéder à une
analyse sociale, une «macro-analyse», qui est «un
essai de compréhension de la société comme ensemble et qui peut, seule, offrir
les éléments nécessaires pour une analyse en profondeur» et non une «micro-analyse» qui «essaie de comprendre l’expérience immédiate dans son environnement
avec les causalités directes». Pour être complète, l’Analyse
sociale doit comprendre deux types d’analyse.
- L’Analyse
historique qui «replace les situations dans
un contexte plus large qui clarifie le passé, montre l’enracinement de
l’aujourd’hui et donne des indications quant à l’avenir».
Cette approche historique doit se doubler de
- L’Analyse
structurelle. Celle-ci est «une analyse
systématique de la société, en
quelque sorte une coupe transversale de la vie sociale». Elle
analyse les institutions, les organisations, les systèmes de pensée. Elle porte
sur trois structures:
-la structure
économique qui montre comment la société produit ses richesses et les répartit
;
-la structure
socio-politique qui indique les véritables détenteurs du pouvoir et comment
celui-ci fonctionne : construction, lois, partis politiques, justice, forces
armées, etc. ;
-la structure
culturelle et idéologique qui «analyse les
valeurs, les convictions et les comportements attendus». Elle montre
comment fonctionnent les moyens anciens et modernes de cette culture et de
cette idéologie que sont les médias, le système éducatif, les corps religieux
et culturels. Cette analyse doit pouvoir identifier la crise,
montrer comment
elle existe et quels sont ses piliers.
Pour être la plus
objective possible, cette analyse doit se faire en toute vérité, c’est-à-dire
en ne négligeant ou en n’écartant aucun élément. Dans le même temps, elle
doit éviter de se laisser manipuler par certains sophismes ou raisonnements
manifestement construits pour fausser le débat ou imposer un point de vue qui
est loin de la réalité.
2-
Reconnaître ses responsabilités
Nous sommes tous à
des degrés divers responsables de toute situation de conflit par notre action,
notre engagement à côté d’une des parties en conflit, notre silence,
notre «neutralité». Dans le cas
du Togo, les faits démontrent suffisamment que les grandes puissances, la
France en tête et les pays de la région portent - à des degrés divers - une
responsabilité dans la crise qui déchire ce pays. On pourrait également évoquer
les interventions directes ou indirectes, les attitudes, les prises de position
ou les silences d’une certaine communauté internationale. Tout ceci a
parfois envenimé la crise, a conforté les plus forts au nom de «l’idéologie de la force» ou au
contraire fragilisé davantage les plus faibles luttant pacifiquement pour
leurs droits élémentaires.
Pour ces pays ou
ces hommes, reconnaître leurs responsabilités les rendrait plus crédibles. Sans
dédouaner les Togolais qui sont les premiers acteurs, ce «mea culpa» de certains pays ou personnes
physiques qui appellent les Togolais à mettre un terme à la crise serait un
grand atout dans la «médiation»
et les grandirait suivant l’adage : «l’autocritique
est l’arme des forts».
Pour terminer,
nous disons que le dialogue pour résoudre la crise togolaise doit également et prioritairement,
au delà d‘un quelconque gouvernement de transition et
d’organisation d’élections législatives, s’enraciner dans une
volonté sans faille de mettre sur les rails un nouveau projet de société fondé
sur ce que nous appelons communément un État de droit. Ce projet de société
devra impérativement mettre en place des nouveaux
mécanismes pour une
gestion saine et équitable des instruments modernes du
pouvoir,
particulièrement dans les secteurs dits sensibles que sont l’armée et la
sécurité, la
justice et l’emploi. Le pardon et la réconciliation nationale suivront
naturellement par la volonté du peuple et non par décret présidentiel….
Et aussi longtemps que des réformes structurelles concrètes ne sont pas
obtenues à ces niveaux par des projets visibles qui touchent le court, le moyen
et le long terme, tout le reste devient simple colmatage qui ne fait que
retarder les échéances historiques de correspondance entre la conscience
historique des populations et les structures qui doivent porter la société.
En définitive, le
dialogue inter-togolais doit aboutir à la mise en place effective d’un
nouveau projet de société, un projet de société où chaque citoyen togolais sera
acteur de l’histoire de son pays et non la victime du pouvoir, comme cela
a été le cas jusqu’aujourd’hui. Et c’est ce que nous
attendons de nos négociateurs et de Blaise Campaore.
Canada le 10 août
2006