Politique du football : Les dictateurs poussent la balle au centre !
- Publie 02/11/05
Dans une récente tribune, Sepp Blatter s’est opposé au « capitalisme sauvage ». Il critiquait tous ces « individus qui n’ont pas ou peu montré par le passé d’intérêt pour le football et qui l’utilise à bien pour mener d’autres projets ». Une telle dérive trouve justement en Afrique d’autres dysfonctionnements profonds.Ainsi les hommes politiques, aux pouvoirs sales utilisent le football pour rallier et aliéner la masse. Au Togo on a vu le Président Faure Gnassingbé, de la dictature héréditaire des Eyadema presque porté par la foule, saisir la balle au bon Voilà qui nous permet d’emprunter l’idée de Blatter concernant les « individus » qui s’en foute en réalité pas mal de ce qu’est le football. S’il est vrai que « La FIFA ne peut pas s’asseoir et regarder la gourmandise diriger le football », il est encore plus vrai que les africains, quels qu’ils soient, ne peuvent se permettre de rester passifs face à la politique sauvage qui menace de les étouffer.
Dans une récente tribune publiée par le Financial Time, Sepp Blatter s’est opposé au « capitalisme sauvage » qui menace « d’étouffer » le sport-roi par l’injection « des sommes d’argent pornographiques [1]». Il critiquait vraisemblablement le milliardaire russe Roman Abramovich, propriétaire du club de Shelsea et tous ces « individus qui n’ont pas ou peu montré par le passé d’intérêt pour le football et qui l’utilise à bien pour mener d’autres projets ». Il a avertit : « La FIFA ne peut pas s’asseoir et regarder la gourmandise diriger le football ».
Une telle dérive trouve justement en Afrique d’autres dysfonctionnements profonds qui menacent gravement les véritables aspirations des populations. Ainsi les hommes politiques, aux pouvoirs sales et controversés, utilisent le football pour rallier et aliéner la masse, distraire et détourner parfois durablement, l’attention des « rebuts » de la société contre leurs propres revendications pourtant légitimes.
Soulignons d’emblé que dès aujourd’hui et jusqu’après le Mondial-2006, l’élan des luttes nationales en Afrique pour réclamer plus de dignité perdra de l’ampleur, tandis que les oppositions perdront de la côte. Dans cette optique, le football se présenterait alors comme une aubaine pour les dictateurs en les permettant de soigner leur image. Raison de plus pour ceux-ci de bien placer le football, et non l’amélioration des conditions d’existence, au centre de la vie sociale des africains.
Dans le contexte social délétère qui va crescendo sur le continent, le football devient de plus en plus une pratique sportive à la fonction fortement exutoire avec la conséquence logique d’endormir les luttes nationales et de casser les velléités démocratiques. Les dictateurs qui l’ont bien compris, usent et abusent de tous ses avantages.
Au Togo par exemple, la plupart des jeunes activistes vivotant dans la précarité qui, au printemps dernier, se montraient radicaux et farouchement opposés à la machine répressive formée par la dictature héréditaire des Eyadema, ont célébré sans interrogations la qualification de l’équipe nationale de football et approuvé massivement les largesses envers les joueurs de celui qui est désormais leur chef d’Etat. Le Président Faure Essozimna Gnassingbé, presque porté par la foule, n’a pas été dupe pour une fois où il pouvait être en phase avec les jeunes opposants. Il a saisi la balle au bon en cette occasion festive d’envergure nationale pour se fondre idéologiquement dans la populace, rendant hommage aux « éperviers » du Togo, invités dans la foulée au stade de Kegué à Lomé, puis à la présidence de la République où le « fils » a organisé une grandiose cérémonie en présence de tout son staff, de l’équipe du premier ministre Edem Kodjo, de celle du président de l’Assemblée nationale Abass Bonfoh et même des députés de l’opposition. Chaque joueur a reçu une distinction honorifique (Chevalier de l’Ordre du Mono) ; le frère du Chef de l’Etat, Rock Gnassingbé, président de la Fédération togolaise de football recevant même la médaille de Commandant de l’Ordre du Mono, la plus haute distinction nationale. En outre, la journée du lundi 10 octobre 2005 a été déclarée « fériée chômée et payée » sur toute l’étendue du territoire national. Voilà qui nous permet d’emprunter l’idée de Blatter concernant les « individus » qui s’en foute en réalité pas mal de ce qu’est le football mais « qui l’utilise à bien pour mener d’autres projets », avec l’argent du contribuable.
Dans nombre de pays, le football est devenu comme une religion qui permet de cultiver la tolérance entre supporters d’une même équipe, sans distinction d’opinions politiques. Cet aspect globalisant qui a certes un côté positif est à la fois un piège grossier et étouffant pour les précarisés et l’opposition. Le football est au Cameroun, au Nigeria, en Côte d’Ivoire, au Togo et dans d’autres nations en Afrique, le seul sujet qui fédère encore les différents groupes ethniques idéologiquement opposés sur le plan politique. Le football agit comme une drogue et renforce le nationalisme et le sentiment d’appartenir à la patrie. Or en exagérant à peine, le patriotisme c’est le nationalisme en temps de guerre, ce qu’on peut transposer ici en faisant une caricature avec les duels qui s’observent autant sur les pelouses que sur les gradins lors des matchs importants de football où l’esprit de compétition cristallise les acteurs et les spectateurs en les projetant dans un monde idéalisé qui semble « atténuer » leurs souffrances quotidiennes. Cet univers virtuel sur lequel surfent les dictateurs force à un compromis mal négocié.
Les victoires sportives peuvent donner le poids ou renforcer les pouvoirs politiques quand les politiciens savent s’en servir ; illustration parfaite avec le cas de l’ancienne vedette de football Georges Weah, en passe de gagner le pari des élections présidentielles dans son pays, le Libéria. Un constat identique sur le fond s’établit dans une Côte d’Ivoire en crise qui s’arc-boute dans une impasse politique. Ici, la proposition (sans doute pacifique) entérinée par l’ONU d’accorder une année supplémentaire au Président Gbagbo pour l’organisation les élections présidentielles est de plus en plus analysée par la population en tenant compte, nous exagérons à peine, du grand rendez-vous sportif de l’année prochaine où la Côte d’Ivoire participera pour la première fois de son histoire. Conscient de cet enjeu, Gbagbo a fait une magistrale infiltration dans les fiefs supposés de l’opposition, attirant stratégiquement la sympathie des ivoiriens de tous les horizons. Cette symbolique a prit du poil de la bête lorsqu’il a rapidement affrété deux avions pour aller chercher son équipe nationale au Soudan - quoiqu’elle devrait quitter ce pays de toute façon. Avant que les professionnels ne rejoignent leurs clubs européens respectifs, l’opposant de toujours a forgé cette occasion solennelle pour décorer les « éléphants » et leur offrir à chacun une maison d’une valeur de 30 millions de francs CFA. Il faut bien ouvrir l’œil pour discerner qu’une telle peine à mettre le football au centre de la vie sociale ivoirienne n’est pas un acte sociopolitique gratuit dans le contexte actuel.
Au Ghana, le Chef de l’Etat utilise la même politique du football pour s’allier les citoyens sceptiques et méfiants à son régime passablement prometteur ; il a offert une voiture neuve à chaque joueur. Cette logique est vécue également en Angola qui sort à peine de deux décennies de guerres civiles particulièrement meurtrières. La Tunisie, soutenue par son « président à vie », connaît aussi cette euphorie après l’obtention de son ticket pour l’Allemagne, elle qui a vu mourir de nombreux opposants à ce régime qui n’a pas connu d’alternance politique depuis des décennies et qui se maintient au pouvoir par des coup d’Etats constitutionnels et électoraux. Jadis, on observa les mêmes liesses à la suite des victoires des onze du Sénégal, du Maroc, du Gabon, du Soudan, du Congo et de bien d’autres pays subsahariens qui comptent le plus grand nombre de « dinosaures » de la planète, avec en tête de peloton, Omar Bongo, le septuagénaire Président du Gabon depuis 38 ans. Tout ce cirque orchestré dans bien des cas par des dirigeants d’un autre âge est d’avantage de la récupération politique qu’un acte naturel que même les oppositions politiques ont du mal a épingler comme on le voit bien au Togo où, en félicitant les « éperviers », aucune d’entre elles n’a attirée l’attention des citoyens sur le revers politique de cette victoire sportive, à part les quelques rares adhérents du Front des Organisations togolaises en exil.
Le football, en tant que fonction exutoire n’est pas mauvais en soi. Il est encore plus bénéfique dans une situation de précarité extrême où l’on ne pense plus qu’à survivre. Il permet en outre de se distraire, de s’amuser, de se défouler et itou de se déconnecter d’une réalité socioéconomique souvent éprouvante. Sa fonction exutoire se manifeste souvent par des cris de spectateurs, le fanatisme dans les discussions, les mises d’objets de valeur ou d’argent. Parfois un spectateur fera corps avec la réalité, tirant ou tendant le pied ou la tête au même moment que le joueur qui contrôle la balle sur l’aire de jeu. Dans certains cas extrêmes, l’on verra le spectateur fanatique gueuler, pousser des grands youyous, ou même casser le téléviseur pour manifester son désaccord sur la tournure que prend le match. Tout ceci manifeste un certain état d’esprit peu ou prou exploité par les dirigeants politiques.
Et pourtant, l’on ne devrait pas perdre de vue que dans les cas de débordement de joies (comme ceux que viennent de connaître les populations des cinq pays qui représenteront l’Afrique en Allemagne où même les réjouissances collectives du Cameroun après sa victoire contre le Nigeria à Lagos en 2000), cet état d’esprit peut favoriser l’acceptation et même l’approbation d’un système politique socialement défavorable pour les opprimés en forçant d’une certaine manière leur adhésion involontaire, irréfléchie, voire même naïve au système politique chaotique. C’est plus frappant encore dans le Togo d’aujourd’hui où l’archaïsme du système est très fortement désavoué. Une vigilance constante et un réel sursaut devraient dicter les comportements des supporters afin de ne pas favoriser l’assise politique des Chefs d’Etats néocoloniaux sans scrupules. Une telle conception devrait prendre la forme d’une mise en garde prudente mais ferme lorsque l’on sait que la fierté de supporter l’équipe qui gagne un match, agit sur le fanatique comme un myorelaxant tendant à adoucir son rapport aux gouvernants et le radicalisme qu’il manifesterait normalement contre le totalitarisme de l’Etat en question.
A l’inverse et toujours dans l’esprit d’éveil que les supporters devraient observer, les défaites lors des matchs décisifs doivent être bien gérées. Cela implique un énorme travail de terrain de la part des hommes politiques. Dans tous les cas, la réalité sociopolitique présente le football subtilement comme une arme à double tranchant qui sert aussi de refuge pour les hommes politiques et de tranquillisant ou même de somnifère pour la doxa. Un tel regard aidera le citoyen et supporter à ne pas perdre de vue les luttes sociales, les véritables cibles et les enjeux. Ce n’est malheureusement pas souvent le cas. Ainsi, la colère se retourne souvent plutôt contre les entraîneurs, les arbitres, les organisateurs des compétitions sportives qui sont violemment critiqués, tandis que les stades, les biens publics, etc… sont l’objet de saccages. On note des bagarres, des insultes et des plaintes judiciaires pour les plus civilisés. De nombreux joueurs sont agressés et parfois des équipes entières à cause de leur défaite. C’est le cas notamment au Cameroun où la maison familiale et les biens de l’international Pierre Womé ont été saccagés le 8 octobre 2005 peu après le match opposant le Cameroun à l’Egypte, où le joueur avait manqué le penalty qui aurait pu qualifier le Cameroun au Mondial-2006. Par de tels agissements, l’homme qui a naturellement besoin de se défouler perd de vue les cibles donc l’attaque lui aurait été réellement salvatrice. De tels actes d’hooliganisme sont une forme de « fascisme » (permettez le mauvais agrandissement du terme usité ici) qui devrait être dirigé radicalement contre les politiciens, gâcheurs des vies des citoyens. Ce fascisme là est le degré zéro du combat politique, ramenant le débat politique à un tiède clapotis. Ce n’est pas être désobligeant ici, parce que « au vu de l’état du monde, (…) on a plus que jamais besoin d’une pensée extrême, c'est-à-dire d’une pensée de la rupture [2]»
Notons enfin la faiblesse des hommes politiques à utiliser efficacement les victoires sportives. La fonction d’analyseur du social qu’est le « football », pourrait être utilisé à bon escient en Afrique pour résoudre les problèmes ethniques. Rassemblant des personnes issues de toutes les ethnies du pays, le football en Afrique devrait être saisies en tant qu’attache commune afin de remblayer les différents points de fractures sociales en encourageant très largement et donc en subventionnant les activités sportives et culturelles communes comme cela se fait parfois isolément en période de vacances annuelles. Ce qui pourrait être une occasion pour instruire le citoyen sur les valeurs que sont la tolérance, l’ouverture, le respect et la solidarité envers l’autre et ceci notamment à travers les associations intégrant plusieurs ethnies donc on encouragerait en outre la mise en place. La construction des bibliothèques, des infrastructures sportives et de loisirs ainsi que de vrais projets d’intégration nationale et d’insertion sociale constitueraient alors des pichenettes qui exerceraient un rôle de contrôle social capable de canaliser une jeunesse en mal de vivre en leur donnant de nouveaux repères. Il est vrai, on le sait, que de tels projets pourraient avoir à terme un effet boomerang en retournant le citoyen instruit contre les dictatures, mais c’est tout bénéfice pour l’avenir. Et raison de plus pour encourager les sportifs de hauts niveaux à apporter leurs contributions lorsqu’ils sont mis en relief, en faisant pression auprès des politiciens afin d’obtenir la création de certaines infrastructures, même sportives, socialement profitables. C’est évident que nous récusons cette politique de « l’école aux écoliers » de Monsieur Biya parce qu’il est chimérique de croire que la politique, c'est-à-dire le gouvernement de la cité, est l’affaire des seuls politiciens. S’il est vrai que « La FIFA ne peut pas s’asseoir et regarder la gourmandise diriger le football », il est encore plus vrai que les africains, quels qu’ils soient, ne peuvent se permettre de rester passifs face à la politique sauvage qui menace de les étouffer.
ICICEMAC
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